PASSION BALCON

Que serait Alger sans ses balcons?

 

Ville de farniente et de langueur contrariés, Alger partage avec La Havane le fumet des souvenirs que laissent les beaux restes d’un premier amour un peu décati dont on reste épris malgré le temps qui passe et chez lequel on revient picorer de petites joies surannées et caresser ici l’écorce d’un ficus, là un mur délavé et décrépit sur lequel on devine les traces d’anciennes déclarations d’émoi et de révolte ou des cris de rage depuis longtemps assourdis. 

 

Le désordre tapageur et faussement nonchalant des Algérois finit toujours par se réverbérer sur l’ordonnancement parfait des façades coloniales, haussmanniennes ou résolument modernes, tirées au cordeau comme un déni de la ville indigène anarchique et ondulante, sournoise et labyrinthique, fermée sur elle-même, revêche et suspectée des pires vices : lascive et oisive sur ses terrasses, traîtresse et violente dans ses venelles. La ville matrice-indigène a ses terrasses, l’Alger européen sur elle plaqué, ses balcons.

 

Et sans ses balcons, que serait cette ville ? 

 

Du retentissant « Je vous ai compris ! » de De Gaulle aux mehrezades du Hirak, les balcons vibrent des foules agglutinées là, sur ces espaces déjà un peu en dehors mais encore tout à fait dedans. Le dehors y aspire les habitants ou les en expulse selon l’humeur de l’Histoire. On y vient en grappes quand quelque « fête » se donne dans la rue (émeute, manif, défilé de supporters) et on les déserte lorsque la ville prend ses airs des mauvais jours. 

 

Et quand les choses virent à la tragédie, comme en 1988 et dans les années 1990, le balcon devient un mirador ou un poste avancé pour guetter les périls venus du dehors.

 

Il faut donc comprendre le balcon algérois comme une loge de cirque, de théâtre ou d’opéra selon ce qui se joue en bas, dans la rue.

Texte A.B

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© Sabri Benalycherif, 2020